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Abstract :
[fr] La question de la collaboration entre les acteurs de l’EAJE, de la formation et de la recherche se pose aujourd’hui avec une acuité particulière en lien avec des enjeux de professionnalisation (Oberhuemer & Scheyer, 2024) et d’amélioration de la qualité des services (Conseil de l’Europe, 2019). Bien que les démarches collaboratives soient souvent présentées comme un levier privilégié pour articuler production de savoirs et développement professionnel (Desgagné, 1997 ; Jacob et al., 2021), leur mise en œuvre révèle des tensions et des ambiguïtés qui méritent d’être interrogées.
Cette communication s’inscrit dans une recherche collaborative soutenue par ONE Academy sur les questions de genre en contexte interculturel dans les services à l’enfance de la Fédération Wallonie-Bruxelles (Pirard & Razy, dir., 2024). Elle repose sur une approche situationnelle nourrie par des récits de pratique analysés collectivement au sein de groupes d’analyse collective de situations (G.A.C.S.) réunissant des professionnel·le·s de crèches et de lieux de rencontre enfants-parents (LREP) ainsi que chercheur·e·s en sciences de l’éducation, en anthropologie de l’enfance et en santé publique.
Un premier niveau d’analyse concerne le cadrage institutionnel de la recherche et ses effets potentiels sur le processus collaboratif. La thématique du genre en contexte interculturel, tout comme la démarche – collaborative, interinstitutionnelle et interdisciplinaire –, ont été définies en amont par le commanditaire, sans enquête préalable portant sur les besoins ou priorités du terrain. Cette orientation, qui répond à un intérêt émergent au sein des politiques publiques de l’ONE, contraste avec la présence encore limitée de ces questions dans les documents institutionnels comme dans les pratiques quotidiennes (Pirard et al., 2021 ; Pirard & Razy, 2024). Il s’agit dès lors d’examiner comment ce cadrage initial, parfois perçu comme extérieur aux préoccupations du terrain, peut influencer les modes de participation, les espaces de discussion et la manière dont la thématique peut (ou non) faire sens pour les professionnel·le·s.
Un deuxième niveau d’analyse porte sur les tensions vécues par les participant·e·s et les chercheur·e·s aux différentes étapes du processus de recherche. Premièrement, on s’interroge sur le fait de « dire assez sans en dire trop ». Dans une recherche dont la thématique et la démarche sont fixées en amont, il s’agit de présenter aux professionnel·le·s une proposition suffisamment précise pour permettre un engagement éclairé, sans pour autant imposer un cadre théorique ou induire subrepticement des significations associées au « genre en contexte interculturel », au risque de restreindre leur capacité à problématiser la notion à partir de leurs propres représentations et pratiques. Deuxièmement, une tension apparaît entre des attentes pragmatiques de résolution de problèmes et une logique de recherche davantage orientée vers la compréhension : alors que certain·e·s professionnel·le·s envisagent les situations partagées comme des situations-problèmes susceptibles d’être résolues, les chercheur·e·s s’attachent avant tout à comprendre les significations attribuées au genre en contexte interculturel à partir de situations qui ne constituent que des portes d’entrée pour l’analyse. Troisièmement, une tension importante concerne le passage d’une situation vécue à un récit communicable, mobilisable à la fois pour la recherche et pour la formation : l’accompagnement de cette mise en récit exige de soutenir le travail de formalisation sans dénaturer le propos ni produire, de manière involontaire, une forme de disqualification ou de stigmatisation de l’auteur·rice initial·e, ce qui renvoie aux dilemmes associés à l’implication différentielle des chercheur·e·s et des praticien·ne·s dans la production des connaissances. Enfin, une ultime tension apparaît lorsque la recherche se prolonge en communication plurivocale, impliquant simultanément chercheur·e·s et professionnel·le·s : la préparation d’une prise de parole collective met en lumière des asymétries persistantes, qu’il s’agisse de la posture du chercheur — à la fois accompagnateur et détenteur des codes académiques — ou des temporalités différenciées de la mise en mots, et interroge la possibilité de construire un espace discursif véritablement partagé, articulant les expertises sans les hiérarchiser.
Ces analyses soulèvent plus largement une réflexion sur les relations entre orientations politiques, dynamiques de recherche et réalités professionnelles : dans quelle mesure un dispositif participatif peut-il favoriser une véritable co-construction lorsque ses balises thématiques et méthodologiques sont prescrites ? Comment les professionnel·le·s s’approprient-ils une thématique encore peu présente dans les orientations politiques en Belgique francophone et rarement mobilisée explicitement dans les pratiques quotidiennes ? Ces interrogations font écho aux travaux analysant les effets de cadrage institutionnel sur les pratiques et la production des savoirs (Barbier, 2011), les ambiguïtés constitutives des recherches collaboratives (Bourassa, Bélair & Chevalier, 2007) et les tensions entre injonctions institutionnelles et réalités professionnelles en petite enfance (Osgood, 2006).
Dans ce cadre, il ne s’agit pas d’affirmer des effets établis, mais d’ouvrir un espace d’interrogation sur les relations entre politiques publiques, dispositifs de recherche et pratiques du terrain. En mobilisant des matériaux issus des G.A.C.S., la communication proposera une analyse des conditions de participation et de production de données (Garnier et al., 2024), en mettant en lumière la manière dont l’objet de recherche lui-même – le genre en contexte interculturel – infléchit les modalités de collaboration, les positions des acteur·rice·s, les zones de tension, ainsi que la recherche d’une réciprocité malgré l’asymétrie des positions. Elle examinera également les formes de négociation, d’interprétation ou de déplacement qui émergent lorsqu’une thématique perçue comme extérieure se confronte aux préoccupations quotidiennes des professionnel·le·s.
Plus largement, cette communication vise à contribuer à une réflexion critique sur les conditions de possibilité de la participation dans les recherches collaboratives en petite enfance, en articulant trois niveaux d’analyse :
- la thématique sensible (le genre en contexte interculturel) et son potentiel à susciter tensions, résonances ou déplacements identitaires et professionnels ;
- les dynamiques relationnelles au sein du dispositif (entre professionnel·le·s, catégories professionnelles, chercheur·e·s), traversées par des rapports sociaux de genre et de pouvoir ;
- le cadrage institutionnel et ses effets sur la formulation des questions de recherche, les marges de négociation et les possibilités de co-construction.
Références :
Barbier, J-M. (Dir.) (2011). Savoir théoriques et savoirs d’action. Presses Universitaires de France.
Bourassa, M., Bélair, L., & Chevalier, J. (2007). Les outils de la recherche participative. Education et francophonie, 35(2), 1-11. https://doi.org/10.7202/1077645ar
CONSEIL DE L’EUROPE. Recommandation du conseil du 22 mai 2019 relative à des systèmes de qualité pour l’éducation et l’accueil de la petite enfance, 2019/C 189/02.
Desgagné, S. (1997). Le concept de recherche collaborative : l’idée d’un rapprochement entre chercheurs universitaires et praticiens enseignants. Revue des sciences de l'éducation (vol.23), 2, 371-393. http://id.erudit.org/iderudit/031921ar
Garnier, P., Zogmal, M., & Pirard, F. (2024). Introduction: la recherche en petite enfance, entre analyse des pratiques et enjeux politiques. Dans F. Pirard, M. Zogmal & P. Garnier (dir.), Pratiques en politiques en petite enfance. Perspectives internationales (pp.9-29). Peter Lang.
Jacob, E., Charron, A. et Couture, C. (2021). La recherche collaborative. Dans J. Lehrer, N. Bigras, A. Charron et I. Laurin (dir.), La recherche en éducation à la petite enfance : origines, méthodes et applications (p. 431-458). Presses de l’Université du Québec.
Oberhuemer, P., & Schreyer, I. (2024). Early childhood workforce profiles across Europe. 33 country reports with key contextual data. Munich: State Institute for Early Childhood Research and Media Literacy.
Osgood, J. (2006). Deconstructing Professionalism in Early Childhood Education: resisting the regulatory gaze. Contemporary Issues in Early Childhood, 7(1), 5-14. https://doi.org/10.2304/ciec.2006.7.1.5
Pirard, F. et Razy, É. (dir.) (2024). La petite enfance au défi du genre en contexte interculturel. Office de la Naissance et de l’Enfance.