Abstract :
[fr] Le chapitre 5 analyse le rôle des technologies dans l’évolution du travail en Belgique à partir des données de l’EWCS 2024. Son point de départ est que la transformation numérique ne doit pas être comprise comme un phénomène uniforme ou purement technique, mais comme un processus socio-organisationnel qui modifie à la fois le contenu du travail, les modes de coordination, les formes de contrôle et, plus largement, la qualité de l’emploi et du travail. Le chapitre s’intéresse donc non seu-lement à la diffusion des outils numériques, mais aussi à leurs effets concrets sur les tâches, les interactions entre collègues, l’autonomie, le bien-être psychologique et la sécurité de l’emploi. Les résultats montrent d’abord que les outils numériques sont désormais très présents dans le quoti-dien professionnel. Les ordinateurs, tablettes, smartphones et autres appareils digitaux sont largement diffusés, même si cette exposition reste inégale selon les secteurs et les types d’activités. À côté de ces outils généralistes, le chapitre examine aussi l’usage de technologies plus spécifiques, comme les plateformes collaboratives, la visioconférence, les cobots, les objets connectés et les outils basés sur l’intelligence artificielle. Cette diversité rappelle que la numérisation du travail prend des formes mul-tiples et qu’elle ne touche pas tous les travailleurs de la même manière.
L’un des principaux constats est que la technologie est davantage associée à une recomposition du travail qu’à une simple suppression de tâches. En effet, relativement peu de travailleurs déclarent que la technologie a supprimé une partie de leurs tâches, alors qu’une proportion bien plus importante estime qu’elle leur a créé de nouvelles tâches. De plus, environ un travailleur sur deux considère que la technologie a accru les interactions avec les collègues. Ces résultats suggèrent que la numérisation transforme surtout le travail en ajoutant des activités de coordination, de suivi, d’encodage, d’appren-tissage et de communication. Le chapitre insiste ici sur le risque d’un « travail invisible » supplémen-taire, souvent peu reconnu, mais susceptible d’alourdir la charge de travail et de fragmenter l’attention.
Le chapitre met également en évidence l’émergence de formes de pilotage algorithmique. Certains travailleurs déclarent que des programmes informatiques attribuent leurs tâches, déterminent leur moment de travail ou suivent leur performance. Ces mécanismes restent inégalement répandus, mais ils apparaissent plus présents dans certains secteurs et dans les grandes entreprises. Cela montre que les technologies ne servent pas uniquement à soutenir l’activité, mais aussi à formaliser, standardiser et contrôler davantage le travail. Le texte souligne toutefois que les effets de ces dispositifs dépendent fortement de leurs modalités concrètes : selon qu’ils sont transparents, compréhensibles et propor-tionnés ou au contraire opaques et intrusifs, ils peuvent être vécus comme une aide ou comme une contrainte.
L’analyse des liens entre technologies et conditions de travail fait apparaître des effets contrastés. Certaines technologies, comme la visioconférence ou l’IA, sont associées à davantage d’autonomie dans certains domaines, à plus de formation, à davantage d’opportunités de carrière et à une partici-pation accrue. En revanche, d’autres dimensions de la transformation numérique, comme la création de nouvelles tâches ou le suivi algorithmique de la performance, sont liées à une intensification du travail, à davantage de charge, à plus de comportements antisociaux et à un soutien social ou mana-gérial plus faible. En d’autres termes, la technologie peut être à la fois une ressource et une source de tension, selon la manière dont elle est intégrée dans l’organisation du travail.
Le chapitre montre aussi que ces effets varient selon les groupes de travailleurs. Les différences de genre sont limitées, même si les hommes déclarent légèrement plus souvent que leurs tâches sont attribuées par un programme informatique. En revanche, les différences sectorielles et organisation-nelles sont plus marquées : certains secteurs, comme la finance, l’information-communication ou l’industrie, apparaissent davantage exposés à la recomposition des tâches et au contrôle informatisé. La taille de l’entreprise joue également un rôle important, les grandes organisations étant plus souvent associées à la création de nouvelles tâches, à l’intensification des interactions et au suivi de la perfor-mance par des programmes.
Enfin, la discussion générale du chapitre invite à dépasser une opposition simpliste entre progrès technologique et risques. L’enjeu central n’est pas la technologie en elle-même, mais le type de travail qu’elle produit. Une même technologie peut améliorer la coopération, l’accès à l’information ou la participation dans certains contextes, tout en accentuant la surcharge, le stress, la standardisation ou la surveillance dans d’autres. Le chapitre conclut ainsi que la question essentielle porte sur le design socio-organisationnel de la numérisation : support technique, temps d’apprentissage, clarté des objectifs, règles de communication, reconnaissance du travail supplémentaire et cohérence entre ce qui est mesuré et ce qui est valorisé. L’objectif ne doit donc pas être seulement de moderniser les outils, mais de faire en sorte que la transformation numérique améliore réellement et durablement la qualité du travail.