Abstract :
[fr] Dans un contexte de questionnement croissant sur la soutenabilité des systèmes agricoles
et alimentaires et sur leurs effets jugés délétères sur la santé, l’environnement et la
société, les filières alternatives du grain au pain (FAGP) se développent en Europe de
l’Ouest. Représentantes d’une dynamique de transformation agroécologique, elles restent
toutefois confrontées à des freins techniques, organisationnels et culturels limitant leur
déploiement. En Wallonie (Belgique), ces filières locales font notamment face à des difficultés
de structuration et de mise en réseau, se traduisant par une fragmentation des
initiatives et une circulation limitée des connaissances.
Cette thèse analyse la manière dont ces FAGP, centrées sur l’agriculture locale, voire
paysanne, et la production artisanale de farine et de pain, se structurent, se maintiennent
et se développent en marge des circuits dominants mondialisés. La recherche met en lumière des constats encore peu documentés dans la littérature scientifique concernant
l’état des filières locales de céréales panifiables en Wallonie et les obstacles freinant leur
développement. Elle identifie différents leviers interconnectés à activer à plusieurs niveaux,
parmi lesquels la revalorisation des semences paysannes, la mise en place de formations
officielles en meunerie et en boulangerie artisanales, ou encore la création d’infrastructures
de stockage et de transformation adaptées aux dynamiques locales et aux
perspectives de montée en échelle.
La thèse souligne également un aspect souvent sous-estimé : le rôle central des différentes
formes de connaissances et de la sensibilité, des sens comme des émotions, dans
la viabilité des FAGP. Une attention particulière est accordée aux relations entre acteurices
ainsi qu’aux modes de production et de circulation des connaissances, envisagées
comme plurielles, situées et complémentaires (scientifiques, expérientiels et sensibles). de terrain, considérées comme des facteurs essentiels de viabilité et de déploiement des
initiatives lorsqu’elles sont partagées collectivement.
L’enquête repose sur une démarche qualitative combinant observations participantes
et entretiens menés auprès d’acteurices des filières (agriculture, meunerie, boulangerie et
structures d’accompagnement). Ce travail s’inscrit dans une approche agroécologique
transdisciplinaire et s’inspire de la Recherche-Action Participative (RAP), adoptée
comme posture de recherche. De cette dynamique a émergé la conception et la réalisation
d’un podcast collaboratif avec les acteurices des FAGP wallonnes : Le Pain qu’on Sème.
Ce dispositif constitue un pilier central de la recherche, mobilisé à la fois comme outil
méthodologique, espace de participation, support d’analyse et mécanisme d’action.
L’analyse montre que les FAGP reposent sur des dynamiques de proximité, de partage
de savoirs et savoir-faire artisanaux et paysans et de sentiment d’identité commune. Les
acteurices développent notamment des compétences adaptées à des matières premières
peu standardisées, nécessitant des ajustements continus. Les connaissances sensibles et
expérientielles apparaissent ainsi comme un levier important pour le déploiement de ces
filières. L’enquête révèle ainsi que les personnes engagées dans les FAGP sont portées
par une quête de sens qui s’exprime dans leur pratique du métier et dans leur relation au
vivant, notamment aux matières premières avec lesquelles elles travaillent (sol, blé, farine,
levain). Cette relation renouvelée au vivant, éloignée des logiques strictement productivistes,
apparaît comme un terreau de transformation agroécologique profonde.
Dans ce contexte, le podcast joue un rôle actif dans la circulation des savoirs, des
expériences et des ressentis. Leur mise en récit dans un format audio, portée en partie par
les acteurices de terrain elleux-mêmes, permet de rendre perceptibles des expériences
difficilement saisissables autrement. Le partage de vécus et de valeurs favorise un sentiment
de proximité et renforce les liens entre acteurices, contribuant ainsi à la consolidation de réseaux et de collectifs résilients. Ce médium permet également de donner
à entendre aux auditeurices des récits et des valeurs susceptibles de susciter une forme
de résonance et de renforcer l’engagement des consommateurices, voire des décideureuses
politiques, envers les enjeux des FAGP. Pensé à la fois par et pour les acteurices
de terrain mais aussi pour le grand public, le podcast contribue à diffuser les connaissances
au-delà du cadre académique et nourrit une réflexion plus large sur les manières
de produire et de partager les savoirs scientifiques.
La thèse se consacre enfin à l’analyse de la méthodologie développée pour la réalisation
et la diffusion de ce podcast participatif aux fonctions multiples. En documentant cet
outil de recherche, de participation et d’action, elle propose une réflexion plus générale
sur la démocratisation de la science, la recherche en agroécologie et la pertinence de tels
dispositifs dans des démarches transdisciplinaires. Associée à la mise en avant des formes
multiples de connaissances, cette réflexion méthodologique contribue à ouvrir des perspectives vers des agroécologies émancipatrices.
[en] Amidst growing concerns about the sustainability of conventional agri-food systems
and their detrimental impacts on health, the environment, and society, alternative grainto-
bread supply chains (AGBSCs) are emerging across Western Europe. While these
initiatives constitute an important pathway toward agroecological transformation, their
deployment remains hindered by technical, organizational, and cultural barriers. In Wallonia
(Belgium), local supply chains face specific challenges related to structural fragmentation
and limited knowledge exchange, impeding their consolidation and scaling.
This thesis investigates how these AGBSCs – centered on local, often peasant agriculture
and artisanal flour and bread production – organize, sustain, and develop on the
fringes of dominant globalized circuits. The research provides novel empirical data on
the state of local bread cereal supply chains in Wallonia and identifies the specific obstacles
limiting their growth. It highlights several interconnected levers for action, including
the revitalization of peasant seeds, the establishment of official training programs for
artisanal milling and baking, and the development of storage and processing infrastructures
adapted to local dynamics and propects for scaling.
Crucially, this work highlights an often-overlooked dimension: the central role of diverse
forms of knowledge, including sensory and emotional sensibilities, in the viability
of AGBSCs. Special attention is given to the relationships between actors, and to modes
of knowledge production and circulation. These modes being conceptualized as plural,
situated, and complementary (scientific, experiential, and sensitive, in the sense of emotional engagement with a subject). The study posits that the values and aspirations held
by field actors are essential factors for the sustainability and expansion of these initiatives
when collectively shared. Methodologically, this research adopts a transdisciplinary agroecological approach
and draws inspiration from Participatory Action Research (PAR). Based on qualitative
fieldwork combining participant observation and interviews with actors across the supply
chain (farming, milling, baking, and support structures), the study led to the co-creation
of a collaborative podcast: Le Pain qu’on Sème). This podcast serves as a central pillar
of the research, functioning simultaneously as a methodological tool, a space for participation, a subject of analysis, and a mechanism for action.
The analysis reveals that AGBSCs rely on dynamics of proximity, the sharing of artisanal
and peasant knowledge and know-how, and a shared sense of identity. Actors
develop specific competencies to handle non-standardized raw materials, requiring continuous adaptation. Consequently, sensitive, sensory and experiential knowledge
emerges as a critical lever for deployment. The study shows that individuals engaged in
AGBSCs are driven by a quest for meaning, expressed through their professional practices
and their relationship with the living things, particularly the raw materials with
which they work (soil, wheat, flour, sourdough). This renewed relationship with living
things, far removed from strictly productivity-driven approaches, appears to be fertile
ground for profound agroecological transformation.
In this context, the podcast plays an active role in circulating knowledge, experiences,
and feelings. By narrating these elements in an audio format, partially led by field actors
themselves, the project makes tangible experiences that are otherwise difficult to capture.
Sharing lived experiences and values fosters a sense of proximity, strengthening ties between
practitioners, thereby helping to consolidate resilient networks and collectives.
Furthermore, this medium allows listeners to engage with narratives and values that can
generate resonance, enhancing consumer engagement and potentially influencing policy
decisions regarding AGBSCs. Designed by and for field actors while remaining accessible to mainstream audience, the podcast facilitates knowledge dissemination beyond
academic circles and fuels broader reflection on how scientific knowledge is produced
and shared.
Finally, the research examines the methodology developed for producing and disseminating
the multi-functional participatory podcast. By critically documenting the podcast
as a medium for research, participation, and collective action, the thesis contributes to a
broader reflection on the democratisation of science, the practice of agroecological research,
and the relevance of participatory mediums within transdisciplinary frameworks.
Combined with an emphasis on the importance of multiple forms of knowledge, this
methodological reflection opens new perspectives for emancipatory agroecologies.