Abstract :
[fr] Le long COVID constitue un révélateur majeur des fragilités contemporaines de la médecine et des systèmes de santé. À partir d’une expérience clinique de médecine générale et du suivi longitudinal d’une cohorte de plus de 450 patients atteints de symptômes persistants post-COVID, ce travail explore les transformations que cette maladie impose aux pratiques cliniques, aux modes de production des savoirs médicaux et aux mécanismes de reconnaissance sociale de la souffrance.
Le long COVID se caractérise par une symptomatologie multisystémique, souvent neurocognitive, fluctuante et difficilement objectivable par les outils biomédicaux standards. Cette situation réhabilite le rôle central du récit clinique et conduit à un renouveau de la médecine narrative, non plus seulement comme outil relationnel, mais comme véritable instrument de production des connaissances médicales. Lorsque les biomarqueurs biologiques demeurent insuffisants, les récits des patients deviennent eux-mêmes des matériaux cliniques structurables.
L’article introduit ainsi la notion de \textit{biomarqueur terminologique} : un biomarqueur dérivé de la structuration sémantique des verbatims de patients au moyen des ontologies cliniques et de l’intelligence artificielle. À travers l’utilisation de la Human Phenotype Ontology (HPO), les récits subjectifs peuvent être transformés en données phénotypiques organisées, interopérables et quantitativement analysables, ouvrant la voie à une médecine translationnelle inversée, allant du récit du malade vers les modèles biologiques.
Dans cette situation d’incertitude chronique, la médecine générale retrouve une place centrale. Parce qu’elle travaille dans la continuité biographique, l’écoute narrative et l’intégration simultanée des dimensions biologiques, psychiques, cognitives et sociales, elle apparaît comme l’un des rares espaces capables de maintenir une cohérence clinique globale.
Le long COVID conduit ainsi à réinterroger la pratique médicale dans une perspective syndémique, articulant simultanément les dimensions biologiques, sociales, économiques, cognitives et politiques de la maladie. Le médecin généraliste y devient non seulement clinicien et coordinateur des soins, mais également opérateur de reconnaissance sociale, régulateur de l’incertitude et acteur de production des savoirs cliniques.