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Abstract :
[fr] Ces dernières années, le débat autour de l’intelligence artificielle générative (IAG) dans le
domaine artistique s’est principalement concentré sur deux questions : d’une part, le statut
artistique des projets co-produits avec ces technologies ; d’autre part, le possible
remplacement de certaines fonctions traditionnellement associées aux humains, telles que la
créativité ou encore le jugement curatorial. Cependant, l’usage de l’intelligence artificielle
générative n’introduit pas une rupture radicale dans l’histoire de l’art contemporain. Il
intensifie plutôt une opération qui lui est déjà constitutive : sa dimension métacritique.
Autrement dit, ces dispositifs prolongent les expérimentations menées par les artistes depuis
la seconde moitié du XXe siècle et accentuent la capacité du domaine de l’art à interroger ses
propres conditions de production, de légitimation et de réception. C’est pourquoi je voudrais
déplacer le centre du débat. Plutôt que de demander ce que l’intelligence artificielle peut faire
dans le domaine artistique, il s’agit de s’interroger sur ce qu’elle permet au domaine artistique
d’observer de lui-même lorsqu’il l’intègre à ses pratiques productives, curatoriales et
institutionnelles. L’objectif sera donc de montrer que les projets co-produits avec l’IAG
constituent un lieu privilégié d’observation des opérations internes du domaine artistique. Ils
permettent d’identifier des stéréotypes d’acteurs, des modèles discursifs et des formes de
conduite qui assurent la relative autonomie du domaine de l’art, tout en révélant ses
ajustements permanents aux médias, aux réseaux sociaux, à la science et à la technologie.
Dans cette perspective, les apports de la sémiotique contemporaine, notamment ceux
d’Eliseo Verón pour l’analyse des visites muséales, et de Pierluigi Basso Fossali pour l’analyse
du domaine de l’art, seront articulés avec ceux de l’anthropologie linguistique, en particulier
les notions de registre et de stéréotype proposées par Asif Agha, déjà mobilisées lors du
séminaire. Ces approches seront utilisées pour l’étude de deux corpus de projets co-produits
avec l’IAG : d’une part, trois expérimentations dans lesquelles ces modèles jouent le rôle de
commissaires d’exposition ; d’autre part, deux installations exposées récemment au MoMA et
à la Tate Modern : Unsupervised de Refik Anadol et In Love with the World d’Anicka Yi.
Chaque corpus d’analyse rend visibles les processus d’enregistrement décrits par Agha. Le
premier permet d’observer la manière dont certains registres sont reconnus, reproduits et
attribués à des stéréotypes de commissaires d’exposition par les modèles d’IAG. Le second
permet de démontrer comment les interactions des visiteurs avec ce qu’on propose d’appeler
les AI performative installations permettent d’observer la reconnaissance de ces registres à
travers leurs pratiques physiques et numériques, ainsi que la configuration historique de
« registres comportementaux » et « visuels » de visite. Plus particulièrement, les images
produites lors des expositions et publiées sur les réseaux sociaux mettent en évidence les
conditions sociales, historiques et institutionnelles qui sous-tendent la stabilisation du
stéréotype du « visiteur idéal ».