Abstract :
[fr] Le PGM IV est un codex de papyrus datant du IVe s. apr. J.-C. et conservé à la Bibliothèque nationale de France (P. Bibl. Nat. Suppl. gr. no. 574), à Paris. Surnommé Grand papyrus magique de Paris, PGM IV est un véritable formulaire magique contenant 53 procédures distinctes, qui vont d’invocations à sortilèges d’amour, à rituels basés sur les vers homériques. C’est pourtant aux l. 1496-1595 qu’il figure un rituel singulier. Considéré comme une ἀγωγή, à savoir l’incantation destinée à attirer et séduire quelqu’un, ce rituel met en lumière la double acception de φάρμακον, une substance médicinale qui, bien qu’elle fasse du bien au magicien, nuit à la cible du rituel. C’est à travers une analyse stylistique et comparative de ce passage que l’intervention veut démontrer que la rhétorique, la magie et la médecine sont des domaines à frontières floues, se chevauchant souvent pour produire des textes atypiques et originels.
La particularité de cette procédure par rapport à celles attestées dans des rituels similaires réside dans le fait que, pour que l’incantation soit efficace, un long discours doit être prononcé en brûlant de la myrrhe. Remède puissant employé jusqu’à aujourd’hui en phytothérapie, la myrrhe figure déjà dans des rituels d’ἀγωγή, comme le célèbre « Épée de Danaos », présent dans le même papyrus. Le discours à prononcer, toutefois, est presque un hymne en prose, dont l’auteur emploie des techniques rhétoriques à la fois classiques et issues de la tradition biblique, en faisant de la myrrhe l’interlocuteur principal de toute la procédure magique.
L’ouverture du discours, en effet, plonge le « praticien » qui veut achever le rituel dans une atmosphère austère et solennelle. « Σὺ εἶ ἡ Ζμύρνα » est son incipit, suivi par toute une série d’adjectifs juxtaposés par accumulation, formant un ἔλεγχος. La myrrhe passe donc de simple médicament amer aux propriétés anti-inflammatoires (Dsc., Mat. méd. I, 64 [I, 57-59 W.]) à être définie comme un φάρμακον qui dévore la chair et enflamme le cœur (ἐγὼ δὲ λέγω σε σαρκοφάγον καὶ φλογικὴν τῆς καρδίας). La définition, tout à fait grotesque et élevant au nième degré les propriétés chauffantes de la myrrhe (Dsc., loc. cit.), est approfondie dans le reste de la procédure, dans un style aux échos bibliques et dense de parallélismes et antithèses.
En ordonnant, donc, à la myrrhe de brûler la tête de la bien-aimée, de retourner ses entrailles et de drainer son sang goutte à goutte, jusqu’à ce qu’elle ne rejoigne le « praticien », on met en évidence le fait qu’une construction rhétorique efficace et dynamique, a plein droit de cité au IVe s. apr. J.-C., dans les textes magiques, comme au Ve s. av. J.-C., dans une oration prononcée à Athènes.