Abstract :
[fr] La synchronie dyadique - cette coordination temporelle fine des affects et des comportements entre la mère et son nourrisson - constitue un déterminant fondamental du développement socio-émotionnel précoce, dont les perturbations sont associées à des vulnérabilités développementales durables. Si l'effet délétère de la dépression post-partum (DPP) sur la qualité des interactions précoces est bien établi dans la littérature, deux lacunes majeures demeuraient : d'une part, l'absence de modélisation graduée de cet effet, la quasi-totalité des travaux antérieurs ayant adopté une approche dichotomique (présence ou absence de dépression) ; d'autre part, l'effet propre des antécédents de pertes précoces de grossesse (PPG) sur la synchronie observée n'avait jusqu'alors jamais été examiné.
Cette thèse s'appuie sur une étude au design observationnel transversal conduite auprès de 96 dyades mère-enfant issues de la partie francophone du pays. La sévérité de la DPP y a été établie par entretien clinique structuré (SCID-5-CV), tandis que la synchronie dyadique - maternelle et paternelle - a été évaluée à partir d'enregistrements vidéo de jeu libre codés selon le CARE-Index (Crittenden, 2004 ; fidélité inter-juges r = 0,85) par des évaluateurs maintenus en aveugle au statut dépressif du parent. Les antécédents de PPG, les expériences négatives dans l'enfance (ACE) et les comportements de sollicitation d'aide ont été recueillis, tandis que l'alliance familiale et la dépression paternelle ont fait l'objet d'une évaluation formalisée, l'ensemble constituant les covariables potentielles retenues afin de contrôler leur contribution respective et d'examiner leur rôle modérateur éventuel sur la relation entre DPP et synchronie. Les résultats révèlent une dégradation progressive de la synchronie compatible avec un modèle à deux seuils : si une altération tendancielle s'observe dès les formes légères, sans différence notable entre les niveaux léger et modéré, un basculement statistiquement significatif apparaît au stade sévère, suggérant l'épuisement des mécanismes compensatoires de la dyade au-delà d'un certain seuil d'intensité symptomatique. Par ailleurs, les antécédents de PPG exercent un effet principal significatif et indépendant sur la synchronie - y compris en l'absence de tout symptôme dépressif. À notre connaissance, notre étude constitue la première démonstration empirique de cette association. L'absence d'interaction entre PPG et DPP indique des effets additifs plutôt que synergiques. Aucun effet modérateur important des ACE, de l'alliance familiale, des sollicitations d'aide ou de la dépression paternelle sur la relation entre DPP maternelle et synchronie mère-bébé n'a été mis en évidence. La dépression paternelle n'est par ailleurs pas associée à une plus faible synchronie père-bébé. Compte tenu de la puissance statistique de notre étude, ces dernières observations négatives méritent d’être confirmées sur un plus large échantillon.
Ces résultats plaident pour un dépistage dimensionnel de la DPP maternelle et, en particulier, pour une attention clinique accrue aux formes légères, trop souvent non diagnostiquées et non traitées, alors même qu'elles s'accompagnent d'une altération tendancielle de la synchronie susceptible de peser sur le développement précoce. Ils appellent également à l'intégration systématique des antécédents de pertes précoces comme facteur de risque autonome dans l'évaluation périnatale, pour permettre une orientation précoce vers des dispositifs de soutien adaptés. Plus largement, ces données soulignent l'intérêt d'un monitoring précoce de la synchronie mère-bébé comme outil de santé publique, permettant de repérer les dyades à risque avant que les trajectoires développementales de l’enfant ne soient durablement compromises.