Abstract :
[fr] Depuis la décennie 1980, les notions de « pauvreté », « vulnérabilité » et « résilience » se sont succédées pour accompagner ou justifier la mise en œuvre de différents programmes d’aide ciblant des populations nécessitant une assistance notamment dans les pays du Sud. Puisqu’« à la suite des programmes d’ajustement structurel (PAS), une partie de la population avait vu sa situation économique, sociale, sanitaire ou alimentaire se dégrader » (Ancey, Pesche et Daviron, 2017 : 64). Au Cameroun, ces programmes souvent injonctifs qui se sont également succédés, n’ont pas pu sortir les populations de la pauvreté ni de la vulnérabilité. La récurrence de la notion de « résilience » dans les discours officiels ces dernières années est remarquable. Elle est régulièrement convoquée pour soit qualifier les capacités de l’économie camerounaise à résister à différentes conjonctures externes ou internes, soit pour appeler les population à plus de résilience, légitimant de ce fait la résilience « imposée ». L’approche « top down » ayant très souvent été privilégiée dans la mise en œuvre de ces programmes, il apparaît évident qu’ils font appel à une résilience aussi « top-down » limitant généralement les effets escomptés du fait de « la revanche des contextes » (Olivier De Sardan, 2021). A ce titre, par quels mécanismes l’Etat du Cameroun tente-t-il d’assurer la résilience territoriale et comment les populations locales s’en approprient et s’organisent-elles pour résister et s’adapter aux crises qui s’imposent ? Nous nous proposons dans cette communication d’analyser la résilience « bottom-up » dans le secteur de l’habitation au Cameroun. Nous partons de l’hypothèse que les politiques publiques dans ce secteur sont inopérantes, pour montrer comment et en quoi la brique de terre cuite, fabriquée de façon artisanale contribue de fort belle manière à la résilience territoriale dans une zone soudano-sahélienne exposée aux caprices écologiques et climatiques. Plutôt que d’entrer par la résilience « imposée », nous privilégions à partir d’un objet aussi banal qu’est la brique de terre cuite, l’analyse de la résilience « réappropriée » encore en friche, qui contribue à éclairer une gestion locale des risques (Fransen et al., 2022).
L’accès au logement reste un défi dans les pays subsahariens et les constats formulés au milieu des années 60 sont encore d’actualité. Nerfin soulignait que « la situation de l'habitat, dans la plupart des pays d'Afrique est caractérisée, en qualité comme en quantité, par une insuffisance absolue qu'expliquent à la fois des facteurs démographiques et des facteurs socio-économiques. » (1965 : 959). Au milieu des années 90, Antoine (1996) questionnait également la crise et les politiques d’ajustement qui auraient rendu l’accès au logement plus difficile dans les villes africaines. Plus récemment, Walley (2014) estimait que la demande annuelle en nouveaux logements en Afrique est d’au moins 4 millions depuis 2012 ; pour atteindre le seuil de 5 millions dès 2020. Selon la même source, trois milliards d’individus dans les pays en développement auront besoin d’un logement d’ici 2030. Au Cameroun, le Ministère de l’Habitat et du Développement Urbain estimait à un million cinq cent mille le déficit en matière de logement (Ngueukam et al. 2019), ce qui est largement dépassé aujourd’hui.
La terre est disponible et constitue l’un des premiers matériaux de construction que connaît l’humanité. De nos jours, elle prend des formes comprimées, stabilisées ou cuites. Un tiers de la population mondiale vivait dans des habitats construits avec de la terre crue il y a de cela plus de trois décennies (Guillaud et Houben, 1989 : 13 ). Dans les pays en voie de développement, l’habitat en terre correspondrait à 50 % de la population rurale et autour de 20 % de la population urbaine et périurbaine (Anger et Fontaine, 2009). Au Cameroun du fait des incursions de la secte islamiste Boko Haram à l’Extrême-Nord, détruisant des habitations mais aussi des inondations par endroits etc., la problématique de l’habitat devient centrale dans l’analyse de l’action publique. Toutefois, comment la brique de terre cuite contribue-t-elle à l’accès au logement et à la résilience territoriale tout en anticipant et s’adaptant aux crises sécuritaires ou écologiques ? Comment structure-t-elle les solidarités locales permettant également de prendre en compte les personnes vulnérables ?
Le département du Mayo-Danay est l’un des plus touchés par les inondations dans la région de l’Extrême-Nord. Les pluies diluviennes des dernières années y ont fait des milliers de sans-abris. Un rapport de Office for the Coordination of Humanitarian Affairs (OCHA) des Nations Unies présente ainsi la situation humanitaire dans cette région du pays en date du 4 octobre 2022 : « La saison des pluies qui a démarré en juin 2022 s’est intensifiée en août avec de fortes précipitations enregistrées à travers la région, provoquant des inondations dans une vingtaine de localités dans les départements du Logone et Chari et du Mayo-Danay. Au 31 août, plus de 3 836 ménages (22 776 personnes) ont été affectés dans ces deux départements. Le bilan provisoire fait état de deux personnes décédées, 5 443 abris détruits, plus de 1 500 hectares de champs inondés, environ 2 700 animaux morts ou emportés par les eaux, une dizaine d’écoles inondées…» (Rapport de situation du 04 octobre 2022). En plus des inondations, la présence des termites dans ce département renforce la vulnérabilité des logements, ce qui nécessite le recours aux matériaux répondant au mieux à ces contraintes. Cette situation informe bien sur la nécessité d’adapter les modes de construction à ces réalités écologiques qui s’intensifient d’année en année. Ainsi, au-delà de la solidité de la brique cuite et de son côté esthétique, elle semble mieux résister aux inondations, termites ainsi qu’à la chaleur permanente dans cette zone. Pourtant dans un contexte de pauvreté endémique où l’accès au ciment est réservé, la brique de terre cuite perçue comme matériau du pauvre et donc matériau par défaut, contribue finalement à la résilience territoriale (Tanguy et Charreyron-Perchet, 2013).
Dans une approche éminemment qualitative, cette communication repose sur un corpus de 17 entretiens compréhensifs menés pendant les séjours de collecte des données empiriques dans le cadre de notre thèse intitulée : « Enjeux socio-économiques et environnementaux des constructions à base des briques de terre cuite en zone soudano-sahélienne camerounaise : entre logiques d’acteurs et défis de l’écoconstruction ». Grâce à trois séjours de terrain effectués dans les communes de Datchéka et de Yagoua dans le Mayo-Danay entre mai 2021 et mars 2023, des producteurs et consommateurs des briques de terre cuite, des autorités locales et administratives, des patriarches, commerçants des matériaux de construction etc., ont été interrogés. L’observation participante a été également mobilisée pour mieux appréhender les pratiques de production et de construction à base de la brique de terre cuite. Comme résultats préliminaires, les données collectées permettent de rendre compte des limites des politiques publiques de l’habitat (1) ; de saisir la brique de terre cuite comme socle d’une économie sociale et solidaire locale (2) mais aussi d’apprécier sa contribution à la résilience territoriale par sa résistance, son adaptation à certaines contraintes écologiques (3).
Event organizer :
Le Comité scientifique du Campus Condorcet, l’EADI, la F3S, le GEMDEV et l’ensemble des structures de rattachement des membres du comité d’organisation (CETOBaC, CEPN, CREDA, Développement et Sociétés, Géographie-cités, Pléiade, PRODIG, UMI SOURCE et UTRPP)