Abstract :
[fr] Cette thèse d’anthropologie examine les « rencontres soudaines » (jamkaa-bhet) entre humains et faune sauvage dans et autour du parc national de Bardiya, au sud-ouest du Népal. À partir de 18 mois de terrain ethnographique dans une région où les études récentes en sciences sociales sont rares, cette recherche analyse les vécus des populations qui coexistent quotidiennement avec tigres, léopards, éléphants, rhinocéros, crocodiles et serpents dans un contexte de protection intensive de la biodiversité. L’établissement du Parc (1988-1989) et l’augmentation spectaculaire des populations animales ont créé une situation paradoxale : alors que le Népal célèbre internationalement ses succès de conservation, les communautés locales subissent une multiplication des attaques et des destructions. Ces « Human-Wildlife Conflicts », normalement étudiés par les sciences naturelles ou de développement et inhabituellement appréhendés à l’échelle de la rencontre individuelle et des affects, dépassent largement la dimension conflictuelle et séparatiste suggérée par l’appellation, révélant des relations complexes oscillant entre terreur et émerveillement, désespoir et enrichissement. À travers une approche multi- espèces, une attention particulière aux vécus psychocorporels, notamment à l’expression de la « surprise », et une analyse du vocabulaire local, cette recherche explore comment les habitant·es anticipent, vivent et intègrent ces face-à-face qui évoluent parfois en attaques. L’analyse révèle que ces rencontres, bien que « soudaines », sont souvent annoncées. De plus, lorsqu’elles n’entraînent pas la mort, elles peuvent provoquer un corps-à-corps qui laisse des « marques pérennes » plus ou moins visibles : blessures physiques, mauvais rêves, évitements des lieux à risques, mais aussi créations artistiques, héroïsation des survivant·es et ouverture au monde. Plus largement, cette coexistence génère des bénéfices secondaires (tourisme et métiers reliés au Parc, valorisation internationale) et mobilise des médiateurs inattendus (animaux domestiques, rivières, certaines professions, déités). La présente thèse montre ainsi comment les sociabilités humaines, les représentations sur la faune et même les activités rituelles se trouvent reconfigurées par la crise interindividuelle de la rencontre soudaine et rapprochée, ainsi que par celle de la coexistence plus large avec des animaux en danger et dangereux, à l’ère de l’Anthropocène.
[en] This anthropology dissertation examines “sudden encounters" (jamkaa-bhet) between humans and wildlife in and around Bardiya National Park in south-western Nepal. Drawing on eighteen months of ethnographic fieldwork in a region where very little research in social science has been conducted recently, it analyses the lived experiences of populations who coexist with tigers, leopards, elephants, rhinoceroses, crocodiles and snakes in a context of intensive biodiversity protection. The setting up of the Park (1988–1989) and the resulting dramatic increase in animal populations have created a paradoxical situation: while Nepal celebrates on an international scale the success of its conservation policies, local communities face an increase in animal attacks and in crop destruction. These “Human-Wildlife Conflicts,” usually studied within the natural or development sciences and seldom approached on a scale of an individual encounter and affect, are neither always as binary, nor always as antagonistic, as this term implies. Instead, they reveal complex relationships that oscillate between terror and wonder, despair and enrichment. Through a multispecies approach, close attention to psychocorporal experience – particularly the expression of “surprise” – and an analysis of local vocabulary, this dissertation explores how inhabitants anticipate, experience and integrate their face-to-face encounters with animals – encounters that sometimes veer towards attacks. The analysis reveals that prior to their happening, these encounters – though “sudden” – are often anticipated. It also shows that after the event, and when they do not result in death, they may give rise to a bodily confrontation that leaves more or less visible “lasting marks”: physical injuries, bad dreams and avoidance of high-risk areas, but also artistic creations, the heroisation of survivors and a sense of one’s place in the world at large. More broadly, the analysis shows that beyond individual encounters the coexistence of people and animals generates secondary benefits (tourism and park-related livelihoods, international recognition) and mobilises unexpected mediators (domestic animals, rivers, certain professions, deities). The dissertation thus demonstrates the way human social lives, representations of wildlife and ritual practices are reconfigured both by the interindividual crisis of the sudden, close-range encounter and by the broader challenge of coexisting with endangered yet dangerous animals in the Anthropocene age.