Occultation du corps enceint dans les discours médicaux de Galien sur la génération
Mahou, Stéphanie
In press • In Bonneau, Marion (Ed.) Imaginaires de la grossesse et du corps enceint, actes de la journée d’étude du 29 novembre 2024 à l’Université Paris 8
[fr] Quatre traités du médecin Galien (129-ca 216) portent spécifiquement sur la question de la génération : Anatomie de l’utérus, Foetus de sept mois, Sperme et Formation des foetus. Bien que ces écrits traitent de la grossesse et du développement embryonnaire, force est de constater qu’ils ne s’intéressent que très peu au corps enceint et à l’expérience des femmes en la matière. En effet, l’étude des voix féminines mettra en évidence la place minime accordée aux témoignages des femmes dans des ouvrages pourtant polyphoniques, qui font surtout entendre et dialoguer des voix d’hommes, médecins et philosophes de l’Antiquité.
De plus, Galien n’y envisage pas le corps enceint du point de vue du suivi médical ou d’une prise en charge thérapeutique, mais en tant que lieu d’un processus biologique qui échappe en partie à toute entreprise épistémologique. Dans cette réflexion anatomique, physiologique et métaphysique menée sur la grossesse, le regard porté par le médecin de Pergame tend à faire disparaître le corps enceint. Ainsi nous montrerons que la manière dont la rhétorique galénique recourt à l’analogie et mêle vues d’ensemble sur les « oeuvres de la nature » et gros plans sur ce qui se passe in utero construit un imaginaire de la grossesse en superposant et en substituant d’autres réalités à la femme enceinte.
Celle-ci n’est d’ailleurs pas l’objet du discours galénique qui circonscrit la grossesse aux organes reproducteurs et à la formation embryonnaire. Cette démarche fait passer au premier plan les débats et les controverses qui divisent les savants de l’époque sur la génération et ancre la représentation du corps enceint dans une conception plus large du monde et de l’être humain. Avec quelques exemples empruntés à la transmission du texte galénique, nous verrons que parler de la grossesse consiste à prendre position sur des questions biologiques et que, par conséquent, le discours médical manifeste une recherche argumentative et esthétique.
Pour répondre à cette perspective rhétorique, les traités gynécologiques et embryologiques de Galien se concentrent principalement sur le moment de la conception et sur les premiers temps de la grossesse ou sur son terme, en faisant abstraction du corps enceint lui-même. Nous pourrons alors développer l’exemple du sperme féminin dont Galien défend l’existence et l’utilité dans la génération, de manière à concilier le postulat d’une infériorité du corps féminin avec le problème de la ressemblance des enfants avec leurs parents.