Abstract :
[fr] En cette ère de l’Anthropocène (Crutzen, 2002), marquée par des transformations profondes affectant l’ensemble de la planète et des sociétés humaines et attribuées aux activités humaines (Delord, 2019), de nombreux acteurs et actrices du monde de l’éducation se voient confier la responsabilité d’aborder ces enjeux à la fois dans la formation des élèves, mais aussi des personnes enseignantes (UNESCO, 2020, 2025 ; Devleeshouwer & Orange-Ravachol, 2022). Soutenue par la recherche (Kwauk, 2020), l'éducation a un rôle déterminant à jouer dans l’adaptation et l’atténuation du changement global sur les populations. Non seulement les niveaux d'éducation sont corrélés à une capacité d’adaptation accrue et à un risque réduit de catastrophes liées au climat, mais l'éducation permet également d’accroitre les connaissances, compétences et attitudes nécessaires pour amoindrir d’autres dommages environnementaux (UNESCO, 2015; Cordero et al., 2020).
Par ailleurs, il semble que l’éducation telle qu’elle se réalise actuellement dans les salles de classe, laisse trop souvent les jeunes désespérés et anxieux face à ces problématiques (Gousse-Lessard & Lebrun-Paré, 2022). Pour renforcer le pouvoir agir et la culture de l’engagement des jeunes, les personnes enseignantes gagneraient sans doute à aborder différemment ces enjeux en classe (Kagawa & Selby, 2010; Morin et al., 2024). Il apparait nécessaire de dépasser un simple enseignement de faits scientifiques en tenant compte également de la complexité de ces questions environnementales dites socialement vives (liée entre autres à leur nature interdisciplinaire et systémique), des dimensions affectives impliquées et d’offrir des occasions de mises en action ancrées dans le territoire. Ces contenus à enseigner constituent ce qu’on appelle les Éducations à, mais aussi les Questions Socialement Vives (QSV). Ces questions qui mobilisent et divisent sont « des controverses socio-scientifiques qui se définissent par le fait qu'elles sont vives dans leur champ de référence et dans la société, c'est-à-dire qu'elles suscitent des débats » (Morin, 2018). Ces Éducations à et donc aussi ces QSV, permettent d'aborder des enjeux sociétaux majeurs que l'on ne peut ignorer dans la formation des élèves. Elles offrent l’occasion d'une éducation à la complexité, à la construction collective et à l'engagement : élargir leur regard, développer leur esprit critique et créatif, articuler connaissances et valeurs, construire une opinion raisonnée…
Dès lors, la formation des personnes enseignantes est à repenser dans le contexte de l’éducation en Anthropocène (Wallenhorst & Pierron, 2019). Celui-ci apparait comme un nouveau paradigme dont les personnes enseignantes, mais aussi leurs formateurs et formatrices et chercheurs et chercheuses, doivent se saisir pour développer une lecture « nouvelle » des territoires, toujours plus orientée vers une approche sensible à l’environnement, aux vivants (Blondin et al., 2023 ; Gibert, 2020), faisant place à un travail sur le terrain (hors de la classe) et développant ou retrouvant des manières de faire avec ce terrain (des biologistes, des géographes, etc.). Dans ce tournant, central aux didactiques, comment les apprentissages disciplinaires, voire interdisciplinaires sont-ils pris en charge ? Comment s’articulent-ils ? Quelles connaissances et compétences semblent fondamentales ? Comment les élèves se positionnent-ils et elles face à ces enjeux ? Quelles formes d’enseignement (ou de modèles pédagogiques) des disciplines scientifiques sont mises en œuvre, tout en répondant aux enjeux sociétaux actuels et de demain ? Quel est l’impact des dispositifs d’enseignement innovants mis à l’essai dans les classes ou dans la formation initiale ou continue des personnes enseignantes ?
Inspirés par ces questions et dans le cadre d’un symposium à l’Université de Fribourg (Recherches en Éducation et Formation - 2024) intitulé “Enjeux sociétaux et formation de citoyens engagés à l’heure de l’Anthropocène: comment les différentes approches (de formation et de recherche) peuvent-elles porter les apprentissages disciplinaires et les « Éducations à », en réponse aux défis contemporains et de demain ?” des chercheurs et des chercheuses ont mené une réflexion, appuyée par la recherche, sur la thématique des Éducations à, des QSV des didactiques des sciences naturelles (SN) et des sciences humaines et sociales (SHS), en soutien aux apprentissages et répondant aux défis contemporains et futurs.
Les articles réunis dans ce numéro thématique mettent en lumière le potentiel de certaines approches éducatives et de formation pour traiter des QSV liées à l’Anthropocène, en s’ancrant à la fois dans une éducation au politique, à la biodiversité, au territoire, ainsi qu’aux sciences, à la citoyenneté et à la pensée critique. Les auteurs interrogent transversalement le rôle du temps, de la créativité, des savoirs, du questionnement critique et de l’incertitude. Ces questionnements prennent forme à travers des recherches collaboratives, participatives ou recherches-actions s’intéressant à des dispositifs de formation et des analyses didactiques. Leurs contributions montrent l’importance d’approches problématisantes, interdisciplinaires, ancrées au territoire et sensibles aux dimensions affectives, épistémiques et sociales des apprentissages. Elles soulignent également la nécessité de dépasser les prescriptions normatives et les dichotomies simplificatrices, afin de soutenir l’agentivité des élèves et le développement de pratiques enseignantes réflexives, capables de répondre à la complexité des enjeux contemporains.