Keywords :
Rage, Système multisectoriel, Approches intégratives, Contraintes, Elimination, Burkina Faso
Abstract :
[fr] La rage est connue comme étant l’une des maladies infectieuses les plus anciennes mais aussi pour lesquelles il existe des moyens de prévention efficace. Toutefois, elle continue de menacer sérieusement la santé publique ainsi que les moyens de subsistances des populations vulnérables dans au moins 150 pays dans le monde. Au niveau global, les estimations font état de 14000 à 59000 pertes en vies humaines enregistrées chaque année, dont près de 40% des décès concernent des enfants de moins de 15 ans. Depuis la découverte du vaccin antirabique en 1885, plusieurs pays en Amérique, en Asie et en Europe ont éliminé la maladie à travers de vastes programmes de vaccination des animaux réservoirs et vecteurs. Cependant, en Afrique et particulièrement au Burkina Faso où le principal vecteur de la maladie reste le chien, elle est endémique avec des conséquences graves sur la santé animale et la santé humaine. En effet, les efforts mis en place au fil des années n’ont pas permis de réduire significativement la menace. Face à la situation et en vue de favoriser la réalisation du troisième Objectif de Développement Durable (ODD3) intitulé « Permettre à tous de vivre en bonne santé et promouvoir le bien-être à tout âge », une stratégie mondiale a été lancée en 2015 avec pour ambition d’éliminer la rage humaine transmise par les carnivores domestiques à l’horizon 2030.
C’est dans ce contexte que plusieurs études ont été conduites afin de mieux documenter les contraintes ainsi que les facteurs de succès du contrôle de la rage en vue d’orienter l’élaboration des programmes d’élimination. Ces recherches ont permis à ce jour de générer un volume considérable de connaissances sur la biologie du virus et des principaux réservoirs, ainsi que sur l’épidémiologie de la rage. Ces résultats ont contribué à accroitre la prise de conscience sur l’ampleur du phénomène. Dans la foulée, la rage a été classée en 2017 parmi les cinq zoonoses prioritaires du pays et une Plateforme Nationale de Coordination One Health (PNCOH) a été créée en vue de porter la politique nationale d’engagement multisectoriel autour de ces maladies. Toutefois, en dépit des efforts considérables engagés avant et depuis l’adoption de l’approche One Health, la rage demeure endémique, et les approches de lutte ont peu évolué. Notre recherche s’insère dans la continuité des études précédentes en partant de l’hypothèse qu’en considérant la diversité des acteurs en interaction permanente au sein du système multisectoriel dédié à la lutte contre la rage, évoluant lui-même dans un contexte socio-économique et environnemental changeant, une perspective intégrative serait nécessaire pour une meilleure compréhension des défis et la mise en place d’approches nouvelles de lutte adaptées aux réalités.
S’inscrivant dans la pensée systémique, la recherche a utilisé des méthodes qualitatives et participatives pour analyser le système à travers trois études successives. La collecte des données, réalisée à travers des entretiens individuels et des focus groups, a ainsi concerné les différents secteurs et acteurs impliqués dans la lutte contre la rage au Burkina Faso. La première étude avait pour objectif d’analyser l’ensemble du système multisectoriel afin d’identifier les différents obstacles à sa performance globale. Ainsi, les données ont été analysées à l’aide de la théorie du système d’action social de Parsons (PSSAT). La seconde étude s’est focalisée sur un domaine d’action – la vaccination antirabique des carnivores domestiques – avec pour objectif de comprendre les dynamiques qui influent sur la réalisation de la couverture vaccinale. Une modélisation qualitative à travers les boucles causales (CLD) a été utilisée pour décrire les relations de causalité entre les différentes variables et l’effet des dynamiques engendrées sur l’efficacité opérationnelle de la vaccination de masse. Quant à la troisième étude, elle a mobilisé les acteurs autour d’ateliers participatifs pour prioriser les actions de lutte contre la rage. Pour cela, l’approche méthodologique utilisée était l’aide à la décision multicritère (MCDA).
L’analyse de l’ensemble du système multisectoriel a révélé une fragmentation persistante se traduisant par un faible alignement stratégique et opérationnel entre les secteurs et les acteurs. En outre, une insuffisance de capacités opérationnelles liée à une allocation financière et une logistique inadéquate, une insuffisance de la mobilisation sociale et communautaire, ainsi que des défis de gouvernance liés la diversité des acteurs et des domaines d’actions ont été également identifiés. Concernant l’étude sur la vaccination antirabique des carnivores domestiques, les résultats ont montré qu’il s’agit d’un domaine d’action fondamentalement multi-acteur et le succès de la mise en œuvre repose sur une bonne synergie d’action. Les boucles causales de renforcement et de stabilisation identifiées sont structurées autour d’interrelations dynamiques entre des facteurs socio-culturels, économiques, techniques, organisationnels et politiques affectant l’efficacité opérationnelle de la vaccination canine de masse dans le pays. La priorisation des interventions en sous-groupes sectoriels a révélé des écarts importants entre les préférences exprimées par les secteurs de la santé animale et de la santé humaine. Cependant, lorsque les acteurs ont été rassemblés dans un groupe multisectoriel, un accord relatif a pu être obtenu sur la priorisation des interventions. Un consensus a ainsi été porté par les acteurs sur un ensemble d'interventions intersectorielles, y compris l'harmonisation des procédures de surveillance, le partage des données ainsi que la prévention et le contrôle.
Les résultats de la recherche, allant de l’identification des contraintes systémiques à la priorisation multisectorielle des interventions de lutte contre la rage, ont confirmé la capacité des approches intégratives et participatives, non seulement à améliorer la compréhension du problème, mais surtout à faciliter la collaboration entre les différentes parties et le développement de stratégies adaptées à leurs attentes et aux réalités du terrain. En conclusion, nous pouvons affirmer que l’élimination de la rage est possible au Burkina Faso, mais elle ne pourra être réalisée ni par la seule volonté politique, ni par des actions institutionnelles ponctuelles, ni par des campagnes isolées de sensibilisation. L’élimination de la rage exige une synergie d’action cohérente et durable entre acteurs, et portée par une vision partagée et une stratégie intégrative.