Abstract :
[fr] Dans les lignes qui suivent, cinq chercheuses et chercheurs issus d’horizons divers ont souhaité s’emparer de la notion d’engagement, chère à Marie-Soleil et inscrite en filigrane dans tous ses travaux. Chacun s’est nourri de son expérience de terrain, c’est- à-dire du dialogue noué avec les hommes et les femmes qui font exister leur « objet » de recherche, pour questionner cette idée. À l’aune de leur subjectivité, de leur discipline et de leurs intérêts spécifiques, elles et ils tentent d’apporter des éléments de réponse dans un « nous » collectif qui transcende leurs différences pour éclairer une vision partagée de ce à quoi se réfère la notion et de ce qu’elle implique concrètement dans le déroulement et les résultats de leurs recherches.
Qu’est-ce que l’engagement, donc ? On s’est longtemps contenté de répondre à cette question en soulignant qu’il en retournait d’une façon d’être au monde qui pouvait être qualifiée de bien des manières (militante, artistique, professionnelle, affective...), mais qu’elle devait l’être dans tous les cas à distance de la démarche scientifique, neutre, objective, distanciée. Dans ce chapitre, nous voudrions reconduire l’intuition pragmatiste fondamentale de Bruno Latour (2006), et affirmer qu’il en va en réalité tout autrement. Du simple fait qu’il entre en rapport avec ce que l’on nomme « un objet », tout chercheur s’attache à ce dernier et est inévitablement engagé avec lui dans ses travaux. En sciences sociales, l’on se lie à des humains, et, dès lors, expliciter ce que l’on partage avec eux « fera plus pour la clarification et l’avancement de la recherche que la dénégation de leur existence jointe à leur réintroduction subreptice » (Ricoeur, 1986: 325). Aussi nous plaçons la subjectivité, que les courants positivistes ont longtemps opposé à la neutralitéscientifique pour mieux la condamner (Piron, 2019), au centre de notre réflexion. Mais nous ajoutons que cette subjectivité assumée est traversée de part en part par sa propre histoire, par le monde social dans lequel elle advient et par les autres qu’elle ne cesse de côtoyer et qui l’aident à forger ce que l’on appelle « un point de vue ». C’est ce « point de vue » ( Noiriel, 2010) du chercheur « engagé » que nous chercherons ici à décortiquer, sans nous départir de l’idée que cet engagement est avant tout un engagement dans la chair d’un monde social comme disait Merleau-Ponty (Merleau-Ponty, 1988). C’est en plongeant dans cette chair que quelques attachements, potentiellement partagés (ou non) par nos « enquêtés », nous aident à produire les conditions de stabilité nécessaires à la tenue d’une recherche scientifique de qualité.