Abstract :
[fr] Mon intervention se propose d’explorer le paradoxe de la contrainte dans le travail de traduction de Cesare Pavese (1908-1950), en particulier dans ses versions de Walt Whitman. Alors que la poésie whitmanienne se distingue par l’absence de métrique stricte et une liberté formelle revendiquée, Pavese s’impose une contrainte paradoxale : celle d’un rythme ternaire anapestique. Ce choix révèle une tension féconde entre liberté et contrainte, au cœur même du geste créatif en traduction.
Les répétitions, anaphores et parallélismes qui structurent le vers de Whitman représentent déjà des contraintes internes. Mais là où Whitman innove en rejetant les formes traditionnelles, Pavese instaure une contrainte nouvelle, formellement étrangère aux textes sources. Le rythme anapestique, loin d’être un simple artifice, inscrit l’œuvre whitmanienne dans une poétique plus personnelle, ce que Pavese a lui-même décrit comme une « cantilène » ou « litanie » (Zoppi, 2009).
Cette réflexion s’inscrit dans une problématique plus large : celle de la contrainte comme moteur créatif en traduction. Loin de constituer un frein, la contrainte volontaire devient une stratégie d’équilibre entre domestication et étrangeté, au sens de Lawrence Venuti (1995), et engage une réflexion sur le rythme comme organisation du sens, selon l’approche d’Henri Meschonnic (1982).
Concernant le corpus, Pavese s’est consacré à la traduction de Whitman durant deux périodes principales : 1928-1933 et 1945-1948. Nous limiterons l’analyse aux traductions du second moment, où Pavese, traducteur mûr, se libère d’une mesure hésitante. Vingt-cinq de ces poèmes, restés inédits jusqu’à la récente publication de son œuvre poétique complète (Pavese, 2021), offrent un terrain d’analyse particulièrement riche.
En conclusion, Pavese réinvente Whitman à travers une forme contrainte qui recrée l’élan vital des textes sources, faisant de la contrainte un véritable espace de liberté créatrice.