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Abstract :
[fr] Le développement du télétravail se pose comme une initiative supposément sociale : les textes de lois nationaux, dont le code du travail et les accords nationaux interprofessionnels, font du télétravail un outil « gagnant-gagnant ». Les personnes salariées y trouveraient une mesure sociale facilitant une « conciliation » présentée de manière normative, tandis que les employeurs pourraient alors se moderniser et contribuer à séduire une main d’œuvre qualifiée. Cette rhétorique ne résiste néanmoins pas à l’examen empirique du développement du télétravail. Alors que la pratique pouvait prétendre « réenchanter le salariat » (Le Gagneur 2023) et offrir une réponse aux critiques d’un capitalisme aliénant et laissant peu de liberté aux personnes salariées (Boltanski et Chiapello 1999), ce réenchantement est bien illusoire. Il s’agit ici de retracer le développement du télétravail en effectuant son histoire spatiale. De fait, 25% des télétravailleurs et télétravailleuses font l’expérience du flex-office en se rendant dans les locaux de l’employeur (Beatriz et Erb, 2024), ce qui traduit les gains de coûts adossés au télétravail.
Trois parties structureront cette communication, analysant les séquences spatiales de la diffusion du télétravail, traçant de grandes évolutions des conditions de travail des salarié·es d’une entreprise du secteur bancaire : d’abord, faiblement pratiqué, en 2009, le télétravail vient être une compensation face à un déménagement de la structure étudiée, entreprise de plusieurs milliers de personnes du secteur bancaire, du centre de Paris vers une proche banlieue perçue négativement par les travailleurs et travailleuses. Il repose également sur la construction d’une rhétorique de « conciliation » que favoriserait cette pratique. Ensuite, en 2017, le développement massif télétravail fait passer la pilule d’une réfection des locaux sous forme de flex-office (Jemine 2017; Butin 2022), organisation spatiale source de critiques importantes – le nombre de poste de travail par personne diminue, chaque personne disposant simplement d’un casier. Enfin, à partir de 2020, alors que la crise sanitaire généralise des pratiques de travail à domicile, le nombre de postes par personne poursuit sa baisse, des immeubles sont vendus, et les gains financiers sont élevés, alors que le télétravail peut dorénavant être pratiqué la moitié de la semaine. Tandis que l’employeur souligne combien la venue au bureau permettrait de faire vivre un collectif et de contribuer au « sens du travail », les conditions de travail se dégradent fortement. L’analyse du télétravail souligne les formes de domination qu’exerce l’employeur, en contraignant les salarié·es à transformer leurs conditions de travail pour accroître son propre profit, tout en masquant ces gains sous le vernis du progrès social.
Cette recherche se fonde sur une enquête de trois années (2018-2021) menée dans le cadre d’un doctorat en sociologie, via un contrat Cifre conclu avec une structure du secteur bancaire, spécialisée dans la banque institutionnelle et d’entreprise permettant une présence dans les locaux de trois jours par semaine durant trois années. Cette entreprise comprend plusieurs milliers de personnes salariées, rassemblées dans des locaux de proche banlieue parisienne. Un corpus documentaire y a été constitué, portant sur les règles du télétravail, sa diffusion et les évolutions au sein de la structure étudiée. J’y ai réalisé des entretiens non-enregistrés avec les différents acteurs et actrices du télétravail dans cette structure (chargé·es de mission, ressources humaines, médecin du travail, syndicats). Des télétravailleurs et télétravailleuses (n=49) ont également été interrogé·es, sur leur expérience du télétravail.