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Abstract :
[fr] Avant même d’advenir, la fin du monde nous est familière. Dans la presse illustrée des XIXe et XXe siècles, elle mobilise un langage graphique immédiatement reconnaissable : perspectives vertigineuses écrasant l’humain, point de vue de Sirius relativisant la vision anthropocentrée, immensités désertes ou foules compactes indistinctes, machines disproportionnées, architectures en ruines, contrastes appuyés d’ombre et de lumière, confrontations de l’infiniment petit à l’infiniment grand, saisies du moment climatérique. Le désastre collectif, qu’il soit épidémie, conflit, pénurie ou collision d’astres, est susceptible de participer à un imaginaire médiatique qui semble agréger et unifier les périls. Entre satire sociale, commentaire des dysfonctionnements industriels et spéculations scientifiques, un répertoire visuel commun se constitue et circule, parfois jusqu’à la saturation, des caricatures dessinées aux photomontages en passant par l’imagerie populaire à collectionner et le récit sous image des faits divers des suppléments illustrés. Ainsi se répand une vision de la catastrophe globale plus ou moins grave et imminente, distincte des nombreux drames locaux qui défraient régulièrement la chronique.
Cette communication propose d’interroger la relative stabilité des codes visuels de la fin du monde, bien établie depuis la seconde moitié du XIXe siècle, malgré la créativité des formats de presse, la diversité des rubriques investies et les particularités idéologiques et esthétiques des illustrateurs. Ces images à l’air de déjà-vu se retrouvent aussi bien dans le feuilleton merveilleux-scientifique (Eugène Damblans illustrant Ignis de Didier de Chousy dans La Science illustrée en 1895-1896) que dans la chronique mondaine (Albert Robida, Henriot, eux-mêmes auteurs de romans dystopiques), l’illustration romanesque d’inspiration picturale et publicitaire (Henri Lanos représentant La Guerre des mondes de H.G. Wells, André Devambez donnant forme aux « macrobes » d’André Couvreur) et les rééditions sérielles de récits conjecturaux (interprétations successives par Guillot de Saix, André Galland et Robert Bressy de La Mort de la Terre de Rosny aîné). On s’emploiera à analyser les modalités de stéréotypisation de cet imaginaire médiatique proliférant à partir de ses ancrages matériels et graphiques. Il s’agira de comprendre comment l’apocalypse visuelle s’est muée en commentaire ritualisé de l’actualité, jouant à la fois sur la répétition familière et sur l’effet de choc.