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Abstract :
[fr] C’est une chose que l’on sait peu : depuis le début des années 2010, la sélection des animaux domestiques a radicalement été modifiée. Grâce au décryptage de leur ADN, la génomique rend désormais possible la sélection des jeunes mâles et femelles et ce, dès leur naissance en cherchant à répondre aux défis de plus en plus nombreux rencontrés par les élevages modernes. Cette méthode a particulièrement impacté la filière des vaches laitières dans laquelle la sélection génomique est en voie de s’imposer comme une norme. Pour suivre cette innovation, une enquête au long cours a débuté en 2014 sur la conduite de la race Montbéliarde (2° race laitière en France) dans son aire d’origine, le massif jurassien. Mais alors que les investigations devaient prioritairement porter sur les promesses et les premières réalisations technico-scientifiques de la sélection assistée par marqueurs (la S.A.M.), des regards complémentaires ou antagonistes se sont glissés dans les interstices des conversations chercheurs-éleveurs ou chercheurs-techniciens. Leur abondance, les surprises qu’ils ont suscitées en ont fait des « données » au sens premier de ce terme, à savoir que les sujets proposés étaient pétris d’observations parfois désordonnées qui mélangeaient régulièrement les calculs, la réflexion, mais aussi la mémoire et le cœur.
C’est ainsi qu'aux côtés des réussites technico-scientifiques, des avancées du libéralisme et des défis qui font la une de l’actualité dans les mondes de l’élevage, les « beautés des vaches » se sont imposées avec obstination comme une thématique incontournable de l’enquête. À côté du suivi des performances des nouveaux dispositifs de sélection, dispositifs qui restent étanches pour les éleveurs, ceux-ci ont aussi évoqué des compétences ancrées dans une perception multi-sensorielle. Aux expressions chiffrées destinées à traduire le progrès génétique se sont mêlées en continu des relations sensibles qui s’échappaient, comme par effraction. « Travailler avec des vaches élégantes au quotidien », « Traire des vaches parce qu’elles sont belles ». De tels énoncés font référence aux prouesses accomplies par des êtres vivants pour décrire, raisonner, choisir et travailler avec d’autres êtres vivants.
La quête des beaux animaux irrigue toujours largement le travail des éleveurs jurassiens, et ce ne sont pas là des aspirations épurées, superficielles ou nostalgiques. Cet argument a progressivement occupé une place inattendue dans le travail d’investigation, mais il ne l’a pas pour autant simplifié. Les « beautés des vaches » sont apparues comme un concept hybride, zootechnique, historique, relationnel, sensible et pour les décrire, aucune de ces dimensions ne s’est montrée complète ou étanche. Les suivre dans leurs nombreuses déclinaisons, supposait d’entrer dans une zone trouble où se mélangent la belle et la bonne vache. Chercher à dénouer des assemblages qui traduisent des visions, des hypothèses sur le monde, des calculs précis, des attachements ou des invitations à agir, autrement dit encore, des pratiques d’élevage épaisses inscrites dans des histoires individuelles et collectives dont certains tournants ont pu rester silencieux.
Explorer et rendre compte des beautés des vaches s’est révélé être la découverte de mondes fluctuants à travailler par tous les bouts, à travers plusieurs regards, plusieurs styles, une exploration pluridisciplinaire et multifacette. Que nous apprennent leurs quêtes toujours renouvelées ? Comment sont-elles inventées, réinventées dans les énoncés, les chiffres, mais aussi, dans le grain des choses autant que dans les émotions ? Comment font-elles histoire ? Autrement dit, quelles traditions transmettent-elles, de quelles évolutions ou de quelles ruptures peuvent-elles être les opérateurs ? Sont-elles des instruments d’affiliation ou de distanciation ? D’inquiétude ou d’optimisme ? D’aliénation ou au contraire d’émancipation ? De telles questions ne peuvent être posées qu’en tournant le dos aux gros clivages, à commencer par celui qui sépare d’un côté les animaux tendrement aimés et de l’autre, leurs congénères d’élevage soumis à des protocoles de production basés sur le profit et le calcul.
Quand le fond se coule dans la forme, avec la méthode… Cet essai se compose de quatorze observations dans lesquelles le sujet se renouvelle en permanence à travers un assemblage de perspectives à chaque fois recouvertes par la suivante. Ces chapitres sont à découvrir comme des fragments hétérogènes, où les détails comptent autant, si pas davantage, que les conclusions qu’ils autorisent. Difficile même d’en parler comme les morceaux d’un puzzle, parce que cette idée pourrait sous-entendre qu’il y a une image complète et stabilisée à reconstruire, alors qu’il s’agit de suivre une activité, une histoire plurielle toujours en train de se faire. Ces différentes observations évoquent des trajectoires humaines et animales, individuelles et collectives, des relations entremêlées dans l’impromptu autant que dans la durée.
De manière classique, l’essai s’ancre rapidement dans l’histoire de la race Montbéliarde et les trois grandes séquences de la sélection des animaux de rente sont évoquées : les concours d’animaux, le testage sur descendance et la méthode basée sur la lecture des gènes. Mais ces trois étapes sont loin d’être pétries de l’unité que leur division laisse supposer. Cette histoire fait des boucles dans lesquelles les beautés des vaches sont embarquées. Historiquement, ce sont des listes pointant les différentes parties du corps des vaches (mamelle, aplombs…) auxquelles il faut porter son attention pour en développer les performances et la santé. Conçues au début du XXe siècle par des vétérinaires, elles sont reformulées dans des tables de pointages, puis traduites dans des index toujours plus sophistiqués. Au fil des ans, tout s’est passé comme si cette qualification qui devait désigner des animaux que l’on voulait toujours plus productifs et plus performants ne pouvait cependant se défaire de l’ambiguïté d’origine enracinée dans les mots. Aujourd’hui, trois collectifs séparés s’appliquent toujours à caractériser ces « beautés » : experts de la race, juges de concours, lesquels sont toujours très nombreux à être organisés, et groupes de jeunes. Ce sont des collectifs distincts, alors que dans leurs pratiques, la confusion entre leur compétence professionnelle, leur métier et le plaisir ne peut être levée. « Pointer » les animaux est alors une bonne occasion pour évoquer l’exercice du coup d’œil partagé entre les différents acteurs de l’élevage, éleveurs et techniciens. La nécessité de leur collaboration est soulignée, en même temps qu’elle questionne le sens du métier des uns et des autres. Et pour certains éleveurs, un travail d’évaluation visuelle est toujours une prise essentielle pour pister le modèle de vache qui habite la conduite de leurs troupeaux. Ce sont des éleveurs, ou des vaches, qui ont du « style », soit des manières singulières de composer des attachements… À travers eux, peuvent se découvrir la superposition de plusieurs modes de sélection qui font des boucles dans l’histoire de l’élevage. Et les vaches sont d’autant plus belles qu’elles ont des qualités multiples qui débordent largement les grilles de pointage, qu’elles se savent choisies et peuvent ainsi exprimer leur agency, leur capacité d’agir…
La mamelle, les aplombs, les cornes sont la vache. Ces différents organes traduisent une beauté fonctionnelle et s’avèrent saturés de vivant, de calculs, d’excellence professionnelle, d’esthétique et aussi de controverses. Ils sont eux aussi marqués par l’histoire de l’élevage avant de nous projeter au cœur de notre « modernité tardive » dirigée par les priorités d’une économie globale. Ces trois chapitres et les digressions nombreuses qui les accompagnent libèrent de nouvelles questions sur les normes contemporaines qui nous entourent de leur nécessité. Dans l’élevage, les règles que l’on suppose appuyées sur des valeurs surplombantes font résonner des pratiques empêtrées dans des pelotes de liens contraints ou choisis, lesquels doivent nous garder de bondir à des conclusions rapides.
Un ajout récent à la table de pointage de la Montbéliarde revient une fois encore sur l’histoire de l’élevage dans le Jura. À la marge des organisations majoritaires, travaillent des petits collectifs dont les priorités restent ciblées sur les enjeux actuels. Mais ici encore, le sujet déborde de manière inattendue, car il faut finalement bien admettre qu’il peut y avoir deux « plus belles vaches du monde » dans le massif jurassien et cette observation densifie plus encore la mosaïque des pratiques. Entre héritages, contraintes, espoirs et promesses… Si les histoires des troupeaux sont à ce point entremêlées, c’est qu’elles évoquent un travail d’assemblage permanent pour s’attacher à la « vache qui va ».
La réflexion sur les lignes des vaches devient ensuite un prétexte pour revenir sur la manière dont la zootechnie s’est construite pour un temps à travers ce sujet. Cette boucle historique interroge les contenus de l’expertise portée sur les animaux et la proximité que cette discipline peut (pouvait) entretenir avec eux. De façon symétrique est posée la question de savoir comment l’anthropologie s’est emparée de la problématique des belles vaches. Où, quand, et surtout comment ? En cherchant à retracer des lignages à travers les cas d’étude assemblés, une guirlande de mots clés supplémentaires s’est invitée : la race, les paysages, les environnements, la durabilité, les produits de terroir, leurs circuits de distribution, mais aussi les savoirs (et les pouvoirs qui leur sont associés), les apprentissages, les conflits et controverses, les incertitudes… Mais ces thèmes se confrontent toujours à ceux de progrès, de génétique, de rentabilité, de modernité, de performance. Il y a entre eux des continuités et des bifurcations qui déplacent les frontières des collectifs qui les portent ainsi que leurs régimes de connaissances. De quoi sont-ils capables ? Les beautés des vaches n’appartiennent à aucune discipline. Elles imposent une vibration, une énergie circulante, des relations sensibles qui sont – et cela ne peut être que chuchoté – au cœur de certaines postures de recherche.
Cette tentative pour accompagner une réalité multiple, toujours en train de se faire, se prête mal à une synthèse structurée. Alors pour finir, cet exercice de rumination sur les beautés des vaches entend se mettre « Dans les pas de Bertrand Vissac », ce spécialiste en génétique animale qui a plus encore souhaité être reconnu comme « chercheur citoyen ».«Sélectionner oui, mais pour qui et pour quoi ? » Cette question qu’il a martelée régulièrement à la fin de sa vie invite à suivre les décisions d’une multitude d’éleveurs organisés localement et détenteurs de cultures qui peuvent, selon lui, être le dernier rempart à une évolution biotechnologique débridée et incontrôlée du vivant. La tâche est immense et face à cela, « les beautés des vaches » pourraient n’être qu’un petit sujet. Et pourtant… Sont-elles captées par des forces qui les dépassent ou se réinventent-elles comme de nouvelles puissances d’agir ? Cet essai ne prétend pas apporter de réponse à la question mais suggère néanmoins ceci : Faire une pause, être attentif à ce que « les beautés des vaches » deviennent, c’est refuser une posture surplombante et tourner le dos à des évocations simplistes qui confinent les êtres vivants dans des mondes qui sont cloisonnés et qui les rendent muets.