Abstract :
[fr] Quand bien même l’auteur serait revenu du royaume des morts (Barthes 1967), on pourrait juger pour le moins anachronique (Sikora 2015) d’interroger un concept aussi moderne et protéiforme (Compagnon 1998 ; Berensmeyer et al. 2019) à partir des données d’Égypte ancienne et assez audacieux de postuler qu’il y ait été, une première fois, découvert (cf. Derchain 1996 ; Pasquali 2023). C’est pourtant l’idée que je voudrais défendre : la profondeur historique de la littérature égyptienne (Vernus 2010/11), dont on peut étudier les modalités d’émergence et d’évolution tant sur le plan formel que fonctionnel (Loprieno 2016), nous permet en effet d’analyser l’avènement d’une notion (Loprieno 2019 ; Pasquali 2023), en historicisant la notion et en identifiant les conditions d’émergence de ses traits définitoires et les contextes socio-historiques propices.
Si l’apparition d’une fonction auctoriale, envisagée comme le produit d’une activité individuelle d’écriture caractérisée par sa créativité et son originalité et conférant à l’écrivain autorité sur le texte, est bien attesté en Égypte, je défendrai que ce n’a été possible que dans un contexte culturel donné, celui de l’époque ramesside (c. 1300–1150 av. J.-Chr.), couplé à un environnement socio-professionnel spécifique, celui de la communauté des artisans de Deir el-Medina (Davies 2019), qui fusionnait les pratiques artistiques (Laboury 2015 ; 2016) et scribales (Mathieu 2023).
On peut brosser à grands traits le tableau qui suit : la littérature égyptienne naît dans nos sources à la fin du troisième millénaire av. J-Chr. et est d’abord essentiellement anonyme, l’oralité de sa transmission et de sa performance (Eyre 2013) n’étant assurément pas étrangère à ce fait (Goody 1963 ; 1977 ; 1986). L’auteur apparaît alors comme figure tutélaire de sagesses pseudépigraphes : élite politique, il est l’auctor (Polis 2018) garant de l’éthique sociale véhiculée par ces œuvres (Vernus 2010). Mais un double mouvement de sécularisation et d’individualisation traversant la société égyptienne dès le Moyen Empire (dont témoignent par exemple l’évolution des pratiques religieuses [Luiselli 2011] et artistiques [Laboury 2013]) va conduire à une diversification des formes d’auctorialité (Morenz 2013) dans la production littéraire du Nouvel Empire (Moers 2010). À côté de ses fonctions administratives et de son rôle actif dans la transmission des textes classiques (Mathieu 2003), le scribe devient un écrivain (Ragazzoli 2019), un scriptor qui joue de l’intertextualité pour tisser des recueils originaux dont la paternité est proclamée à travers des colophons témoignant du capital symbolique associé à cette pratique. Mais il n’y a guère que dans le milieu lettré de Deir el-Medina que les dimensions d’auctor et de scriptor trouvent à se rencontrer et à se féconder : des scribes de chair et d’os — inspirés par des pratiques séculaires dans le champ des représentations visuelles — créent des compositions originales, situables dans une littérature désormais institutionnalisée, qu’ils signent, précisant leur propriété intellectuelle au moyen d’une formule originellement associée à la sphère religieuse de la donation (Dorn 2017), ce qui souligne à suffisance le lien entre statut d’auteur et sacralité dans un environnement scribal où les grands auteurs sont réputés accéder à l’immortalité grâce à leurs œuvres (Fischer-Elfert 2003).
Afin d’étudier les dynamiques entourant le concept d’auteur dans cette communauté, je mobiliserai deux cas exemplaires. Le premier concerne la production écrite d’un peintre dévot du nom de Pay (Polis 2022), ayant vécu sous Ramsès II : on peut lui associer une production hymnique abondante, qui laisse deviner le développement d’une poétique personnelle. Pourtant, en cette première partie de la 19e dynastie, la signature des textes n’est pas encore instituée : seule une enquête paléographique doublée d’une analyse prosopographique permet d’attribuer ces textes à un même scribe et auteur, dont l’inventivité artistique semble avoir été doublée d’une véritable créativité littéraire. Le second cas est celui du scribe Amennakhte de la 20e dynastie (Dorn & Polis 2022) : il est le premier à signer ses compositions (plus de vingt sont aujourd’hui identifiées) qu’il rédige dans des registres linguistiques variés et des genres nombreux (Polis 2018b). Cette stratégie d’affirmation (concluant la singularisation progressive de la notion en Égypte) a été favorisée à la fois par ses pratiques antérieures en tant que peintre, par sa position de pouvoir au sein de la communauté (scribe en chef) et par ses relations directes avec le pouvoir
Event organizer :
Gabriel Nocchi Macedo, Alain Delattre, Eleni Skarsouli, Marie Christians