Abstract :
[fr] Cette communication examine les arguments, notamment juridiques, invoqués par les autorités liégeoises restaurées entre 1791 et 1792 pour justifier leur politique de tolérance à l’égard des émigrés français présents sur le sol liégeois. Nous nous proposons dès lors de répondre à deux questions : quelles furent les justifications avancées par le prince-évêque et son Conseil privé concernant l’accueil des émigrés français entre 1791 et 1792 compte tenu de la neutralité liégeoise garantie par l’Autriche et la France depuis le XVe siècle ? Quelle fut la réaction de la France révolutionnaire et des émigrés à Liège ? Au-delà du seul cas liégeois, il s’agit ici de comprendre les dynamiques qui ont alimenté les relations diplomatiques européennes au cours de la période révolutionnaire de la fin du XVIIIe siècle, en particulier autour de l’épineuse question de l’émigration.
Voisine de la France, la principauté impériale et ecclésiastique de Liège constitua un point de passage central de l’émigration française qui souhaitait se rendre dans le Saint-Empire. Dès le 30 juillet 1789, le comte d’Artois (futur Charles X) et ses fils Louis-Antoine, duc d’Angoulême, et Charles-Ferdinand, duc de Berry, passèrent brièvement à Liège pour se rendre à Turin. Si l’éclatement de la Révolution liégeoise (18 août 1789) ralentit le flux migratoire en provenance de la France, la restauration du prince-évêque, César-Constantin de Hoensbroeck, par l’armée autrichienne en 1791 transforma la principauté de Liège en carrefour de l’émigration contre-révolutionnaire. Les émigrés formèrent alors des groupes armés, recrutant activement sur le sol liégeois, pour soutenir un effort de guerre contre la Révolution. Le clergé français réfractaire aux réformes révolutionnaires trouva également auprès du prince-évêque un refuge idéal. Mais les autorités liégeoises restaurées étaient en équilibre instable. Depuis le XVe siècle, la principauté de Liège était neutre et, hormis le cas des guerres d’Empire (Reichskrieg), elle cherchait à se tenir éloignée des affrontements. Or, en accueillant les émigrés français, le prince-évêque risquait une guerre ouverte avec la Révolution que l’invasion, en 1792, de la principauté par le général Dumouriez déclencha.