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Abstract :
[fr] Cette intervention interroge les liens qui unissent l’œuvre d’Yves Klein au droit, non à travers des litiges postérieurs (en matière de droit d’auteur, par exemple), mais en examinant comment le droit est directement mobilisé par son travail artistique. Figure majeure du Nouveau Réalisme, Klein s’est d’abord fait connaître pour son obsession du bleu monochrome, avant de se consacrer à une recherche sur le vide. Le vide, pour l’artiste, n’est pas un néant, mais un espace saturé de présence et de sensibilité, qui peut être façonné et valorisé par l’artiste.
L’« Exposition du vide » de 1958, à la galerie Iris Clert, illustre cette démarche. Les visiteurs devaient présenter une invitation ou payer un droit d’entrée, leur simple présence corporelle, « véhicule de sensibilité », corrompant l’intensité du vide. Klein associa l’événement à un cérémonial officiel : gardes républicains au vernissage, projet d’illumination de l’Obélisque en bleu, etc. Le droit intervient déjà ici à travers la reconnaissance institutionnelle et l’instauration de règles.
Mais c’est dans le cadre de la cession des « Zones de sensibilité picturale immatérielle », œuvres vendues en échange d’or et accompagnées d’un reçu, que le rôle du droit en tant que condition substantielle de l’œuvre est le plus présent. C’est aussi dans le cadre de ces cessions qu’une lecture critique du droit et de la notion de contrat est possible. La valeur immatérielle de ces zones n’était acquise que si l’acheteur brûlait ce reçu dans le cadre d’un rituel officiel, en présence de témoins et de l’artiste, tandis que la moitié de l’or devait être jetée à la nature. Ce faisant, Klein soutient que l’acquéreur s’incorporait une part de liberté pure : la liberté s’achèterait. Ce processus, qui rappelle les rituels archaïques du droit civil (impliquant la coprésence de plusieurs personnes pour que le contrat soit formé), transforme le contrat de vente en un acte paradoxal : il repose sur le droit, mais en neutralise les catégories fondamentales (notamment la condition d’un objet déterminé).
Ainsi, Klein utilise le droit comme matériau artistique. En feignant d’adhérer aux logiques capitalistes et juridiques les plus cyniques (acheter la liberté), il en révèle les contradictions internes et les détourne de l’intérieur. Le vide, l’immatériel et la liberté apparaissent alors comme des artefacts produits par l’artiste, rendus accessibles à travers une procédure précise où le droit est à la fois moteur et objet de subversion.
En somme, Klein ne se contente pas de convoquer le droit par accident : il est la condition de possibilité de l’œuvre et, ce faisant, il neutralise la catégorie juridique qui est pourtant mobilisée . Il démontre que la liberté peut paradoxalement émerger de l’acceptation d’un cadre juridique, pour peu qu’on travaille à son implosion.