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Abstract :
[fr] La dystopie, comprise comme une fiction vraisemblable bien souvent engagée idéologiquement et représentant une société future en danger ou sur le déclin, a souvent été désignée par des étiquettes variées et classée dans des corpus hétérogènes, tant sous l’Ancien Régime avec les anti-utopies classiques qu’à l’époque contemporaine qui foisonne d’écofictions et de récits (post)apocalyptiques. Malgré cette diversité, nous faisons l’hypothèse qu’il y a bien là un genre à part entière, avec ses spécificités expressives et figuratives. Il s’agit d’un genre qui allie étroitement le représentable et le pensable. Mais c’est aussi un genre éminemment modulable dans ses formes comme dans ses thèmes de prédilection, et particulièrement perméable aux époques qu’il traverse, dont il restitue à sa manière les urgences, les ambitions et les tabous.
Si l’ancrage médiatique (au double sens événementiel et journalistique) des fictions dystopiques n’est plus à démontrer, en revanche, toute la plasticité formelle et visuelle du genre n’a pas encore été explorée. En particulier, il reste à examiner sa propension à convoquer des formes esthétiques a priori extérieures à ses préoccupations, à les investir de manière singulière, voire à les infléchir pour exprimer une vision du monde et viser une certaine audience. Seule une histoire longue et transmédiale, faisant la part belle au cadrage des modes d’expression, aux formes artistiques et à la matérialité des supports, peut rendre compte de la modularité générique de la dystopie et expliquer à la fois la pérennité de ses imaginaires au-delà de sujets parfois rapidement obsolètes et sa faveur actuelle dans les industries culturelles.
Cette communication sera l’occasion de prolonger les hypothèses formulées dans l’essai collectif (Bé)vues du futurs (Septentrion, 2015). En nous centrant sur un corpus d’œuvres diffusées en France dans la période de 1840 à 1940, nous traiterons les deux questions suivantes, qui touchent à la compréhension discursive et axiologique de la dystopie, considérée sous l’angle des modes de figuration des mondes de la fiction et du régime des images :
- dans quelle mesure la dimension anxiogène qui caractérise la dystopie, entre crainte, alerte et résignation, peut-elle coexister avec l’humour, bien présent depuis les origines d’un genre trouvant à s’hybrider de manière fructueuse aux registres de la fantaisie, de la caricature et de la satire sociopolitique ?
- quelles scansions peut-on observer dans l’évolution de ses moyens descriptifs et figuratifs, depuis une fin-de-siècle encore dominée par les codes graphiques de la petite presse illustrée à la façon d’un Robida, jusqu’à l’influence des univers visuels hérités des médiums picturaux, dramatiques, photographiques puis cinématographiques ?
Au cours de cette présentation, des œuvres illustrées choisies en volumes séparés ou dans la presse périodique spécialisée (avec une attention spéciale portée au reformatage d’un support à l’autre, dans les deux sens) constitueront des points d’observation privilégiés pour établir et définir différents jalons dans l’histoire de ces univers visuels de la dystopie. Nous explorerons notamment le cas du Monde tel qu’il sera (1846) d’Émile Souvestre (illustré par Bertall, Penguilly et Saint-Germain), les illustrations d’anticipation de Henriot, d’Albert Robida et de Henri Lanos, la version illustrée de La Mort de la Terre de J.-H. Rosny aîné par Guillot de Saix (dans Les Annales politiques et littéraires, 1910) puis sa réédition complétée de nouvelles images dans Sciences et Voyages en 1930, l’illustration par Gus Bofa des romans d’anticipation de Pierre MacOrlan, ou encore les versions illustrées de plusieurs romans de Jacques Spitz (L’Agonie du globe, 1935 et de L’Œil du purgatoire, 1945).
Event name :
séminaire du TIGRE (Texte et Image, Groupe de Recherche à l’École), Utopies / Dystopie, Université Versailles Saint-Quentin / Paris-Saclay